On « challenge » tout. Et si ce mot nous rendait paresseux ?
Le mot « challenger » m’a toujours un peu dérangée.
Et pourtant, comme beaucoup, je l’utilise souvent, dans des réunions, des échanges professionnels, sans vraiment m’interroger sur ce que je voulais dire.
« Il faut challenger le sujet. » « On va challenger la stratégie. » « Le partenaire nous challenge. »
Au point de ne plus savoir quel mot mettre à la place : questionner ? Confronter ? Tester ? Contredire ? Approfondir ?
C’est précisément ça qui m’interpelle : la facilité avec laquelle ce mot finit par tout englober dans le vocabulaire professionnel. Comme s’il nous dispensait de préciser notre intention réelle.
D’où vient le mot « challenger » ?
« Challenge » vient de l’ancien français chalenge, lui-même issu du latin calumnia : la contestation, l’accusation, la mise en cause. (Source : Projet Voltaire)
Autrement dit, à l’origine, challenger c’est mettre en doute, contester, réclamer. Loin du sens positif qu’on lui prête souvent dans le monde professionnel.
Ce qui explique en partie le malaise que j’ai toujours ressenti autour de ce terme.
Un travail d’analyse ne consiste pas forcément à chercher une faille ou à mettre l’autre en difficulté. Il peut aussi consister à questionner sincèrement. À comprendre. À distinguer ce qui relève d’un choix assumé, d’une contrainte opérationnelle ou d’un véritable problème structurel.
Ce que « challenger » veut vraiment dire selon ceux qui l’utilisent
J’ai alors voulu avoir d’autres regards. Et ce qui est ressorti de ces échanges a confirmé quelque chose : derrière « challenger », chacun met une intention différente.
En échangeant avec Valérie Fobe Coruzzi, un premier angle est apparu : « challenger » peut renvoyer à quelque chose de très positif : la curiosité, l’ouverture d’esprit, la capacité à sortir du statu quo.
Mais tout dépend de la posture relationnelle.
Comme elle le formule :
« Un désaccord est justement un binôme d’opinions. Selon la posture de chacun, on peut être dans l’échange et le partage d’idées ou dans la volonté d’avoir raison. »
Un désaccord n’est pas forcément un affrontement. Une question n’est pas forcément une remise en cause. Et une réflexion critique n’oblige pas à placer l’autre sur la défensive.
Frédéric Levy y voit quant à lui une dimension d’exigence positive : tester une idée, chercher une amélioration, vérifier si quelque chose peut être encore meilleur autrement. Le challenger comme celui qui pousse l’autre à progresser, pas à reculer.
Comme il le dit :
« Ce n’est pas critiquer pour critiquer, critiquer pour écraser, critiquer pour s’opposer, mais être capable de fournir un autre regard pour améliorer l’existant. »
Ces deux lectures se rejoignent sur l’essentiel : ce qui compte, ce n’est pas le mot. C’est la posture.
Justement. Si c’est la posture qui compte, autant la nommer clairement.
Quand « challenger » masque autre chose
Et parfois, « challenger » masque une intention qu’on ne veut pas nommer. À habiller un rapport de pouvoir dans un vocabulaire qui semble neutre. À mettre l’autre en difficulté tout en gardant l’apparence de la bienveillance intellectuelle.
C’est peut-être là que le mot devient vraiment problématique, parce qu’il nous dispense de nommer ce qu’on veut réellement faire.
Remplacer « challenger » : par quoi et pourquoi ?
Finalement, remplacer ce mot oblige à faire quelque chose de plus exigeant.
Selon les situations, on questionne, on vérifie, on cherche des angles morts, on teste la solidité d’une idée, ou on exprime simplement un désaccord. Des réalités très différentes que le mot « challenger » a fini par effacer.
Préciser le mot, c’est préciser l’intention. Et préciser l’intention transforme la qualité de l’échange.
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